Jacques, et la réalisation de projets avec un travail social "sans Frontière intemporel »

Huile
Landry Savoie, 2010
Format 54/65 cm
Anne BAUTRAIT
Réenchante toi Seywa
Instantannés
Jacques Ladsous savourant ses amis le poète Aimé Césaire et Frantz Fannon, psychiatre et essayiste martiniquais
Montvalzan, Landry Savoie, 2010
Huile, Format 54/65 cm -
Anne BAUTRAIT
L’Ami de la paix
anime mes jours,
à Landry
Même si parfois
L’obscur invisibilité
La voie la clarté la simplicité concrète
Merci
Jacques Ladsous questionne la professionnalité de l’éducateur et plus généralement du professionnel accompagnant social au regard de son expérience d’éducateur, de directeur d’institution et de formateur.
On assiste aujourd’hui à un profond remaniement des formations, du point de vue des statuts : en quoi cette réécriture favorisera-t-elle la posture adaptée du professionnel au service de la personne ? Le passage des diplômes d’État (DE) de niveaux III à niveau II est-il la juste réponse aux questions qui se posent ? N’assiste-t-on pas à une hiérarchisation des tâches et des acteurs qui scinde l’activité éducative entre ce qui est du domaine de la pensée et ce qui relève de l’action ? Enfin, bien avant les débats actuels, Jacques Ladsous a posé la question de « l’universitarisation » des formations, lui qui a été formé à l’université, comme éducateur ; la question aussi du rapport au savoir dans ce champ professionnel, une « voie du milieu », si délicate à prendre.
Enfin, autre thématique de fond, la question de l’engagement. Elle se pose à Jacques Ladsous dès ses premiers pas en autonomie. C’est cela qui le fait reconnaître. On peut n’être pas d’accord avec lui et entretenir des différents sur certains points de vue. Mais on ne peut que lui reconnaître la constance et la force de son engagement, jusqu’à ses derniers jours, un engagement sur une conception politique du vivre-ensemble.
Il est d’ailleurs étonnant de constater comment les « coups » qu’il organise en collectifs, dans sa période de retraite comme réponse à des doléances d’usagers non prises en compte avant lui (les États généraux de la prison, les problèmes du logement en Île-de-France, le colloque des personnes déficientes intellectuelles, notamment), font écho aux « coups » qu’il monte des décennies plus tôt avec les jeunes qu’il encadre dans l’après-guerre, selon l’idée de réguler des injustices sociales.
Jacques Ladsous a été un créatif à une époque où le champ social était à construire et les secteurs social, médico-social et de la formation n’attendaient que des propositions pour s’organiser. Mais au-delà des réalités qui changent, les valeurs qui soutiennent le socle de la société perdurent ; Aujourd’hui, Jacques Ladsous est le passeur [2] qui nous rappelle qu’il nous faut choisir notre place aux côtés des personnes vulnérables ; et si nous nous engageons, avec la force des collectifs, alors un avenir meilleur pour tous est possible. Il s’est éteint le 16 avril 2017.
Dans la Montagne Noire
Jacques Ladsous a 17 ans. Il part dans la Montagne Noire, cette extension au sud-est du Massif Central qui relie Lacaune, Mazamet et Bédarieux. À sa mère, il a annoncé qu’il partait retrouver sa tante repliée sur un orphelinat d’enfants, vers Lacaune. Mais son souhait, c’est de rejoindre le Maquis à cet endroit. Jacques appartient déjà à un groupe de résistance au lycée. Il a organisé son parcours jusqu’au réseau en calculant ses étapes en fonction des points de chute chez des paysans amis.
Au Maquis, il rencontre le responsable du réseau local qui le trouve un peu jeune pour porter les armes et lui demande de s’occuper des enfants. Des enfants ? Jacques est un peu surpris, car il ne soupçonnait pas qu’il puisse y avoir des enfants au Maquis. Ils ont entre 8 et 16 ans et sont une trentaine de garçons et filles que leurs parents ont abandonnés en montagne alors qu’ils allaient être arrêtés. Des Petits Poucets, en quelque sorte… Jacques est étonné : Comment peut-on lui confier à lui ces enfants dont il est à peine l’aîné, alors que lui-même vient demander asile et protection en offrant ses services comme tireur éventuel ? Il faut veiller à leur survie, et les faire manger tous les jours, conditions de sa propre survie à lui…
Jacques décide donc de commencer par les adresses qu’il connaît pour frapper aux portes. Il négocie avec les paysans quelques victuailles contre des travaux dans les champs, ou sous couvert pour curer étables et bergeries. Il faut éviter le danger que constitue la dénonciation par certains paysans, et veiller à la bonne avancée du travail. Le jambon, les pommes de terre ou les fruits récupérés sont à ce prix.
Quelques fois, il y a des ratés, tel ce jour où une machine agraire est tombée dans le ravin, par la faute des enfants. « Mais les paysans finalement, ont plus d’humour qu’on ne pense, parce qu’ils ont pardonné facilement des trucs de ce genre, alors qu’ils ne nous auraient pas pardonné d’être fainéants ». La bonne volonté de chacun rend l’aventure possible et vivable, de même que le fait de partager la nourriture comme le travail.
Jacques se défend d’être un « petit chef » : il n’a que 17 ans. Pour être crédible auprès de ces jeunes, il travaille comme eux, d’autant que certains, comme lui, viennent de la ville et ne connaissent rien à la vie rurale. Ils vivent avec acuité, le fait de gagner leur pain. Pendant neuf mois, ils vivent ainsi. « C’était déjà une responsabilité d’adulte, commente Jacques Ladsous, et cela m’ouvrira des portes pour la suite ; mais surtout, je savais que je pouvais le faire ». C’est là que Jacques apprend la mort de son père, à la suite d’une maladie.
Peu après la guerre, Jacques a promis à un copain André Porte, mort en déportation de faire un camp de vacances au profit des enfants de déportés. Il a 19 ans alors. Il se propose de prendre la direction de ce camp, ce dont il n’avait théoriquement pas le droit. C’est ainsi que le responsable de la Jeunesse et des Sports lui donnent une dispense. « Bien sûr, c’était un déporté et moi, un résistant, mais je sais que ça n’est pas par copinage qu’il m’a donné cette autorisation, c’est parce qu’il savait qu’il pouvait compter sur moi ». Cela n’a pas empêché les erreurs de sécurité et parfois une hygiène approximative. Mais on ne déplore aucun accident, et les jeunes sont épanouis.
Jacques ne sent pas le poids des responsabilités, il est surtout lui aussi, très heureux de vivre ce partage et ces rencontres. Le camp est sur la plage, du côté de Montpellier. Pour abriter les jeunes, des tentes du surplus américain ont été récupérées. Quelques semaines plus tôt, Jacques s’était glissé dans une réception offerte à Montpellier par le Général de Lattre de Tassigny, et se paie le culot de lui demander des camions de l’armée, pour effectuer des transports des jeunes. Il aura les camions et les chauffeurs qui vont avec.
Il y a beaucoup d’activités dans ce camp : outre les bains de mer qui occupent les jeunes, il y a des animations de théâtre que les jeunes préparent pour aller ensuite les jouer au Casino de Palavas où ils vont déguisés. Ils chantent aussi, et déambulent dans les villages voisins conquérir leur auditoire. Jacques est profondément étonné que ces jeunes qui viennent de vivre le cauchemar de la guerre soient déjà en capacité de partager autant de joie. Cela le fortifie, et ce d’autant plus qu’il lui faut, selon lui, remplacer son père dans les missions qui avaient été les siennes.
Au cours de ce camp, Jacques Ladsous sera visité par l’inspecteur de la Jeunesse et des Sports qui prendra acte de façon bonhomme de ce qu’il voit dans ce camp de jeunes. Mais il conseillera cependant à Jacques de se former, et de rencontrer les animateurs d’une jeune association, les Ceméa [3], Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active.
À la suite des recommandations de l’Inspecteur, Jacques suit la formation d’animateur aux Ceméa où il fait la connaissance de Geo sa femme. Il y deviendra instructeur, puis membre actif dès 1947. Cette étape est un tournant dans la vie de Jacques qui va découvrir par ce biais, des personnalités qui feront date dans son histoire.
Henry Wallon
Jacques rencontre en 1946, Henri Wallon [4]qui crée des communautés d’enfants et qui souhaite des relais pour accompagner les enfants d’une manière nouvelle, autrement que dans le rapport de force courant à l’époque : « Je sais et vous obéissez ».
Dans ce temps d’après-guerre, Wallon prend le temps de parler aux jeunes adultes pour les initier à la pédagogie nouvelle. Jacques est sensible à ce discours innovant : « Un peu comme le Christ a dit à ses apôtres, Wallon nous dit « Allez et enseignez d’une manière nouvelle ; créez la France de demain, etc. ». Je me dis, tout de même, ce type, il en a dans la tête. Comment il faut faire ? Alors, il nous dit comment il faut faire : il faut inventer, il faut créer pour progresser, il faut sortir des sentiers battus, il faut vivre quelque chose de nouveau !… ».
Alors, Jacques invente un journal qu’il appelle « Le Renouveau », du même nom que la communauté d’enfants créée par Wallon ; une copie sans doute dans ce temps où Jacques se cherche un modèle pour remplacer son père. « Une image sans doute, commente-t-il, en ce temps où je sors de l’adolescence ; j’ai presque envie de dire, comme disait Tomkiewicz [5] que mon adolescence a été volée, en ce sens que je n’ai pas eu le temps de faire le point entre l’enfance et l’adulte et que j’ai donc vécu cette espèce d’adolescence mitigée dans laquelle on n’est pas tout à fait un adulte, tout en ayant des responsabilités d’adulte. Ça donne quelque chose d’un peu bâtard, dont on peut souffrir ; mais moi, ça m’a exalté, d’autant qu’on m’avait offert une émission par semaine à Radio Montpellier et que je construisais cette émission de dix minutes par semaine, comme on construit un roman ».
1946, (il a 19 ans) le projet de radio l’enthousiasme. Il s’agit d’inviter les jeunes au renouveau, dans cette période du « Re » (reconstruire, réinventer)…Il se dit que le champ est libre. Certes, bien des pères sont morts, mais justement, c’est le moment de reconstruire ensemble. Ce dernier mot devient son leitmotiv : « Ensemble »… À travers la radio, Jacques rencontre Pierre Dac [6] qui le fournit en chansons à diffuser à l’antenne. Pierre Dac avait composé durant la Résistance et les chansons qu’il propose alors complètent bien les thématiques développées par Jacques.
Dans le même temps, Henri Wallon pousse les jeunes adultes - dont Jacques - à créer. Il étaie ses propos de conseils avisés, premières approches méthodologiques : « Il nous disait, précise Jacques, attention, pour faire du nouveau, il faut savoir observer les gens pour faire quelque chose qui leur convienne. C’est lui qui m’a appris qu’observer, n’est pas juger. Et chaque fois que je lui présentais une observation - parce que j’ai suivi quelques cours qu’il donnait - il me disait : « ça, c’est du jugement, ça, c’est de l’objectivation ; essaie de séparer la réalité que tu vois de l’idée que tu t’en fais » ».
Ces conseils permettent à Jacques d’apprendre à écouter, à voir et à être critique par rapport à son écoute et sa vision. Il apprend à dépasser le premier mouvement de sympathie ou d’aversion, à prendre le recul. Avec Wallon, Jacques découvre une manière de comprendre le rapport à l’autre, ainsi qu’une manière de faire pour laisser à l’autre toute sa place. Il découvre le rapport de l’acte à la pensée, pour créer et non pour reproduire.
« Pour moi, dit ce dernier, c’était l’inverse de ce qu’on m’avait appris pendant mes études : Il faut que tu écoutes bien, pour pouvoir reprendre et refaire. Là, Wallon me dit : « Il faut que tu fasses pour pouvoir arriver à penser ». C’est totalement différent, mais en même temps, qu’est-ce que ça libère comme force ! ».
Jacques met en œuvre les enseignements de Wallon. D’abord, il est important de lier pensée et action : c’est la pensée qui dicte l’action juste, mais il est important aussi de repenser l’action qui permettra d’ajuster le sens de cette action.
Autre idée : il faut apprendre aux gens, à partir de ce qu’ils savent, ce qui est nécessaire pour qu’ils découvrent, et qu’ils soient moteurs de leurs découvertes.
Troisième idée : l’observation doit être confrontée avec celle de l’observé, sinon cela reste une image. Plus il y aura de perceptions et de débats sur ces perceptions, plus il y aura de richesse dans le raisonnement. Jacques boit ces idées qu’il juge révolutionnaires. Il se reconnaît encore aujourd’hui dans ces préceptes dont il pense que ce sont les bases inoubliables de sa pensée professionnelle, mobilisant dans le même but d’action, les sens et le raisonnement.
La rencontre avec Deligny [7]
C’est en 1948, au cours d’un stage Ceméa, que Jacques Ladsous rencontre Deligny. Il avait lu Graine de Crapule, et comme tout le monde, il avait aimé. « J’avais aimé Graine de Crapule, parce que cette histoire de graine me plaisait et fustigeait les normativités habituelles et les poncifs. Finalement, il y a de la graine de crapule en chacun d’entre nous, et le problème est qu’est-ce qu’on fait de la graine quand elle a germé ? Avant qu’elle ne devienne crapule, ou bien de telle manière qu’elle s’épanouisse comme crapule ? » En écrivant Graine de Crapule, Deligny montre que l’éducation, ça sert à quelque chose. Et que tout n’est pas joué.
Au cours de ce stage, Jacques Ladsous s’entretient longtemps avec Deligny, chez qui il perçoit une quête effrénée d’absolu. Et cette quête s’exprime dans sa volonté d’aller jusqu’au bout de la démonstration qu’il veut faire :
« Il n’est pas possible de faire de la bonne éducation dans une institution déclare Deligny à Jacques Ladsous, parce que l’institution a un vice majeur, c’est qu’elle a continuellement tendance à vouloir se perpétrer. Elle oublie donc ce pour quoi elle a été créée pour défendre sa propre existence ».
Et c’est pour éviter ce travers que Deligny sort de l’institution pour ne pas se soumettre à un règlement institutionnel en décalage avec la réalité et qu’il construit une autre pédagogie : « Dans la vie insiste Deligny, il faut savoir choisir, et si l’on veut aller jusqu’au bout du sens à donner à l’éducation, il faut tâcher de s’abstraire de l’institution, parce que toute institution est aliénante.
- D’accord, répond Jacques Ladsous, mais les Ceméa sont aussi une institution !
- C’est la raison pour laquelle je n’en fais pas partie ! Je veux bien collaborer avec les Ceméa un moment, mais je ne suis pas de l’institution Ceméa.
- Mais moi, je crois, reprend Jacques Ladsous que des institutions, on peut en faire quelque chose !
- C’est ton choix, et je ne le discuterai pas, parce que après tout, le choix que je fais m’amène hors course et la démonstration que je suis capable de faire m’amènera peut-être à une anarchie totale ! Mais je veux aller jusqu’au bout de la démonstration. Et tu ne peux pas ne pas convenir que toute institution est aliénante !
- Toute construction avec d’autres est aliénante. Et à partir du moment où tu composes avec d’autres pour en faire quelque chose, tu aliènes une part de ta liberté. Mais moi j’ai envie de faire le pari que l’institution est possible et que l’Éducation nouvelle est possible en institution.
- Je suis sur le point de tenter une dernière expérience dans l’institutionnel, reprend Deligny. Je lance la Grande Cordée. En général, les vagabonds, on les arrête : le vagabondage n’est pas un délit, mais il est considéré comme dangereux. On les arrête et on les enferme, ce qui est complètement idiot, parce que si un vagabond est vagabond, c’est qu’il a envie de gambader. Quand tu mets un vagabond dans une cage, le seul souci qu’il peut avoir, c’est de s’en évader. Donc, je voudrais prendre la société à contre-courant et proposer un maillage d’institutions réparties sur le territoire et qui puissent accueillir ces jeunes, au fur et à mesure de leurs vagabondages, pour leur permettre de faire halte, pour leur permettre d’être accueillis. Ce serait les Auberges de Jeunesse qui pourraient assurer cette fonction.
- Je trouve l’idée tout à fait intéressanteréfléchit Jacques et j’aimerais bien suivre cette expérience… »
Le dialogue se termine sur ces points de suspension. Mais Jacques Ladsous est interpellé et cette discussion débouche sur un positionnement : « Si je fais le pari de l’institution, maintenant, il faut que j’y aille ! »
Il décide donc peu après de postuler au Centre d’observation, pour mettre en œuvre ce que Wallon lui a appris.
L’Algérie - Chréa 1954-1958
Chréa, est un village de montagne situé dans l’Atlas blidéen, à soixante-dix kilomètres au sud d’Alger. Pour éviter une urbanisation anarchique, ainsi que le déboisement, les autorités locales proclament dès 1911 le statut de ce site, en parc national. Là, près de ce qui devient une station touristique avec pratique des sports d’hiver, un aérium a été construit au moment des épidémies de tuberculose.
Aujourd’hui où cette maladie est moins présente, Chréa accueille surtout des enfants « cas sociaux ». Jusqu’à présent, cet établissement placé sous l’égide de la Croix-Rouge est dirigé par des officiers de l’Armée française. La correspondante de la Croix-Rouge qui le gère est Mademoiselle Henriette Lungue, la fille d’un colon à la tête d’une des plus grosses fortunes d’Algérie. Elle souhaite que cet établissement soit un établissement pilote, et qu’il soit dorénavant placé sous la tutelle de la Croix-Rouge Internationale.
La première visite se fait en sa compagnie ainsi que celle du Général Raffi, un petit bonhomme à l’esprit vif. Il est affublé d’une femme ronde et maternelle qui vous embrasse généreusement. D’emblée, le ton est donné. Les deux dirigeants expliquent leurs déboires : Sous la dernière direction, il y a eu deux accidents mortels d’enfants. « Sans doute est-ce dû à des méthodes d’éducation inintéressantes », expliquent les présidents. Jacques Ladsous découvre un site exceptionnel : au Pic Sidi Abdel Kader, à 1800 mètres d’altitude, l’établissement est au milieu d’une forêt de cèdres. Tout autour, il y a des grillages et au-delà, des ravins.
« Je ne prends pas la direction si les grillages restent, affirme Jacques Ladsous, parce que je trouve cela terriblement dangereux. Quand un enfant a envie de faire le mur, on ne sait pas ce qu’il y a derrière. Donc, c’est normal qu’il se tue. Moi, je voudrai que l’espace soit ouvert de manière à ce que les enfants ne se sentent jamais enfermés. S’ils ont envie de partir, on leur dit : « tu vois, tout est ouvert ; mais préviens-nous parce que ce serait plus facile de pouvoir t’aider à partir, que de te laisser partir sans savoir par où tu vas passer ». Je voudrais que les grillages soient supprimés ; j’apprendrai aux enfants à descendre dans les ravins pour qu’ils ne se mettent pas en danger ».
Le conseil d’administration hésite beaucoup, et prend finalement le risque d’enlever les grillages (en les gardant tout de même en réserve, au cas où). Et Jacques Ladsous, monte en septembre 1954 dans cette forêt de cèdres qu’il trouve déjà merveilleuse.
À Chréa, l’équipe d’éducateurs est une équipe d’éducatrices : pas d’homme, des personnes dévouées, certaines assez inhibées… Jacques Ladsous demande la permission d’embaucher des éducateurs, « mais vous allez mettre le loup dans la bergerie ! », lui accorde-t-on, non sans crainte. Les Ceméa envoient deux moniteurs : Roger ira chez les moyens, et Hervé (un Corse) chez les tout-petits au grand dam de certains, à qui Jacques Ladsous explique les vertus de la présence masculine auprès des jeunes enfants.
Novembre 1954, c’est le début de la guerre d’Algérie qui couvait déjà depuis un moment. À Chréa on est un peu à l’extérieur des événements qui se déroulent ici et là. Mais les Renseignements Généraux établissent un lien entre le déménagement de Jacques Ladsous en septembre, et le début de l’insurrection en novembre. L’aumônier de Chréa, le père Marsac met en garde Jacques Ladsous à propos des bruits qui courent sur son compte. « Plutôt que de nous arrêter à cela, répond ce dernier, j’aimerai que vous m’aidiez à construire cette communauté d’enfants pour laquelle les Ceméa m’ont envoyé ici. Les événements sont ce qu’ils sont, raison de plus pour nous atteler à cette tâche : Il faudrait trouver un rabbin pour accompagner les enfants juifs, un imam pour les enfants musulmans et vous, puisque vous êtes curé, voulez-vous bien accompagner les enfants chrétiens ? »
Les ministres du culte trouvés, Jacques Ladsous les réunit : « Ces enfants sont là. J’aimerai que chacun ait la possibilité de suivre son culte et de comprendre le culte des autres, ne serait-ce que pour qu’ils puissent s’entendre ! Cela veut dire qu’il faut que vous parliez ensemble. Je vous propose que tous les samedis, nous mangions ensemble. Ainsi, les enfants verront réunis les différents ministres du culte ». Ce propos fut le prélude d’un travail de reconnaissance des autres religions qui durera toute la direction de Jacques Ladsous.
Septembre 1954 : C’est le tremblement de terre d’Orléansville : 1 400 morts, 14 000 blessés, 300 000 sinistrés. Les secours sur place appellent du renfort : Jacques Ladsous dépêche trois moniteurs qui partent avec Geo. Cette dernière téléphone bientôt à Chréa : « Il y a vraiment des urgences, comment pourrait-on faire pour aider les enfants : il y en a là près de deux cents qui ont besoin d’être pris en charge. Il y aurait la place là-haut, dit-elle, mais pas le personnel.
- Eh bien, d’accord, répond Jacques Ladsous, on va recevoir tous ces enfants qui ont des malheurs différents, et on va voir comment on peut arriver à vivre tous ensemble »
Le travail avec les politiques
1980. Il quitte Hourvari, sans poste, et sans projet de poste, pour prendre du temps de réflexion. Il travaille beaucoup à ce moment-là, sur le projet social du Parti socialiste. Dans sa commission se trouve Jean-Michel Belorgey [8] ou encore Gérard Zribi [9], Jacques Fournier [10] et Nicole Questiaux [11]. L’heure est à la construction du projet social du Parti socialiste, pour les élections présidentielles de l’an prochain. Dans cette commission, les professionnels de terrain (Zribi et Ladsous) apportent leur connaissance des dispositifs et des publics accompagnés. Jean-Michel Bélorgey et Nicole Questiaux envisagent et rédigent les directives administratives correspondantes. L’heure est au travail acharné pour préparer l’alternance politique.
Dans le même temps, Guy Raffi, qui était Président de l’ITSRS [12] de Montrouge, propose à Jacques Ladsous d’effectuer un travail pour l’Aneji [13]. Il s’agit de rencontrer les correspondants et établissements adhérents pour dynamiser l’association, et de faire remonter les souhaits et attentes des professionnels pour les prendre en compte dans l’écriture du projet socialiste. Il était un « ramasseur d’informations ».
À cette période, il rencontre Michel Maffesoli, à la suite de sa lecture de l’« Essai sur la violence banale et fondatrice [14] ». Ce livre fait résonance avec le comportement des jeunes qu’il a accompagnés à Hourvari. Il cherche donc à rencontrer ce sociologue. Maffesoli lui donne rapidement un rendez-vous, et ils échangent. « Ce qui m’a particulièrement marqué, insiste Jacques Ladsous, c’est l’idée que le pouvoir est conservateur ; ainsi, même lorsque ce pouvoir s’exprime dans le cas d’une révolution, par exemple, il ne va avoir de cesse de se préserver. Cette idée m’a vraiment intéressé, parce que je me suis dit que c’est une chose à laquelle il nous faudra être vigilants, sans doute si les socialistes arrivent au pouvoir. Maffesoli décrit aussi la violence administrative qui fonctionne avec ses propres logiques et ses principes [15] ».
Cette période est riche en rencontres, car Jacques Ladsous est souvent par monts et par vaux, à participer ici à un colloque, à rencontrer là des professionnels ou des institutionnels ; la mission qu’il mène pour l’Aneji, complémentairement à sa préoccupation du projet socialiste, en fait une période de pensée partagée sur les politiques sociales.
Il se rend compte à ces occasions, que les travailleurs sociaux semblent s’être éloignés des préoccupations politiques, comme si cela ne les concernait plus. Il est donc tiraillé entre la volonté politique de quelques-uns (une minorité) d’essayer de penser le social, et le désintérêt de la majorité pour la chose publique. Une des preuves en est que le bulletin de liaison de l’Aneji qui fait le lien entre les éducateurs est jugé trop partial : beaucoup s’en vont. Et comme le nombre d’adhérents de l’Aneji avait déjà grandement diminué, lorsque Jacques Ladsous prend cette responsabilité, la force vive de cette association professionnelle qui n’existe que par le nombre d’adhérents, cette force vive s’étiole.
Mai 1981, Mitterrand avec la gauche arrivent au pouvoir. Les personnes engagées dans le groupe de travail se sentent vivement concernées par la mise en œuvre du plan prévu ; à leur grande joie, Nicole Questiaux est nommée ministre d’État et de la Solidarité nationale. Ils se réjouissent à deux titres principaux : premièrement, parce que c’est la première fois que le ministre des Affaires sociales est nommé ministre de la Solidarité nationale, et secondement, parce qu’elle est ministre d’État, avec la seconde place au gouvernement, après le Premier ministre. C’est donc la preuve d’une valorisation de la politique sociale et sociétale en France.
Dans ses attributions, Nicole Questiaux porte aussi celle de construire une coordination interministérielle pour assurer la solidarité nationale, notamment auprès de ceux qu’on appelle à ce moment, les nouveaux pauvres.
Les équipes se mettent au travail. Jacques Ladsous est alors conseiller technique occasionnel de Nicole Questiaux. Tous deux se rencontrent environ deux fois par semaine, autour d’un dîner, pour assurer une continuité entre la base des travailleurs sociaux et les autorités décisionnelles.
Dans le même temps, Nicole Questiaux s’entoure de conseillers qui sont des professionnels de terrain : Jean-Pierre Rosenczveig [16] que Jacques Ladsous avait rencontré comme juge des enfants à Versailles, Jean Blocquaux [17], un éducateur avec lequel il a déjà travaillé, ou encore un syndicaliste de la CFDT. Jacques Ladsous est heureux de travailler à l’aventure nouvelle que constitue la transformation projetée de l’action sociale, et partage cet élan de travail enthousiaste avec Pierre Gauthier [18], alors directeur de cabinet de Nicole Questiaux. C’est dans cette dynamique que Nicole Questiaux écrit une « Lettre d’orientation principale sur le travail social [19] ».
« Elle défend trois points d’une politique générale que je trouve tout à fait intéressants, présente Jacques Ladsous, et encore à défendre, c’est-à-dire qu’elle plante trois légitimités du social que sont les usagers, les professionnels et les décideurs. Elle dit que ce sont ces trois légitimités qui vont construire progressivement l’évolution de l’action sociale :
Elle met les usagers en premier, parce qu’ils ont une légitimité d’usage ; s’ils n’existaient pas, il n’y aurait pas besoin de faire de l’action sociale qui doit répondre à leur demande explicite ou implicite.
Deuxièmement, il faut des professionnels compétents et en nombre.
Troisièmement, l’Action sociale est un service public qui ne peut être uniquement du seul ressort de l’État, si on veut éviter le social totalitaire. Il faut accepter que ce soit une mission plurielle, à laquelle collaborent les services d’État et les services associatifs qui représentent la société civile. Elle reprend ce mot de Michel Thierry qui était à ce moment-là, directeur de l’Uriopss Île-de-France et qui avait défendu la présence de la société civile dans l’action sociale. L’action sociale n’a de sens que parce qu’elle procède d’un projet de société. On est tous concerné à des degrés divers ».
Le 29 juin 1982, Nicole Questiaux quitte le ministère de la rue de Ségur. Jacques Ladsous commente : « Elle est partie alors qu’ayant déposé son programme auprès du conseil des ministres, elle est finalement en conflit avec Pierre Bérégovoy (lui-même soutenu par Mitterrand), qui trouve que c’est un programme trop cher. Et donc il ne tranche pas en faveur de ce programme. Sans doute n’avait-il pas très bien saisi le travail des commissions. Je me souviens que pour préparer son discours de Berck, sur l’inadaptation et le handicap, Pierre Bérégovoy m’a fait appeler, et j’ai travaillé avec lui une demi-journée. Mais je sentais bien que ce n’est pas ce qui le passionnait. La question de la France dans le monde et la politique étrangère l’intéressaient beaucoup plus que les pauvres et l’action sociale. Donc, j’ai été envoyé par la Commission des affaires sociales du PS pour travailler avec lui. Il faisait ses discours, on ne les lui faisait pas. Dans le cas précis, il rédigeait au fur et à mesure que nous évoquions des pistes. Je ne lui ai pas trouvé un intérêt passionné pour les questions sociales. Je n’ai donc pas été étonné qu’il ne donne pas gain de cause à Nicole Questiaux, mais ce qui m’a le plus surpris, c’est que le départ de cette ministre se soit fait sans aucune réaction dans le milieu social ».
Jacques Ladsous tente alors une sorte de campagne en alertant et en mobilisant le milieu professionnel « Voyez ce qui se passe ! », interpelle-t-il. Mais il n’y a pas de remous. La plupart des professionnels n’ont pas connaissance des orientations énoncées par Nicole Questiaux, ce qui ne se fera que progressivement. Ils comprendront alors que cette plateforme présentait des pistes de travail tout à fait intéressantes ».
Jacques Ladsous communique sa mauvaise humeur dans la presse à l’occasion de quelques courriers de lecteur. Dans le même temps, la Commission du PS qui a tant travaillé à l’élaboration du plan, s’est dissoute : Jean-Michel Belorgey est devenu député de l’Allier…
Jacques Ladsous explique : « Pour la première fois de ma vie sur le plan politique, j’ai le sentiment que le travail social constitue un travail de seconde zone, qui n’intéresse pas les politiques, parce que ça n’est pas payant. L’essentiel, à ce moment cela paraît être de sauver l’économie et de montrer que les socialistes ne sont pas réfractaires au développement des entreprises, en contre-pied au fait que des capitaux s’enfuient en Suisse, ou ailleurs. Ils voulaient démontrer qu’on n’allait pas dilapider l’argent du pays, parce qu’effectivement, on avait augmenté le SMIC, parce que de grandes mesures sociales ont eu lieu tout de même qui ont mobilisé beaucoup d’argent, ce qui fait que la politique sociale globale s’en est trouvée effectivement atteinte.
Je peux dire que cela m’a à la fois alerté et en même temps inquiété. Je me suis dit que l’action sociale ne pourrait changer que si on arrivait à mobiliser le secteur social sur des points suffisamment significatifs pour qu’il apparaisse aux yeux des pouvoirs publics que les gens qui travaillent dans ce secteur représentent un électorat important. Ensuite, les professionnels du social peuvent faire en sorte que les gens dont ils s’occupent redeviennent des citoyens intéressés, et dans le fond, je me disais que pour faire évoluer cela, il faut se trouver dans un poste clé. C’est la raison pour laquelle, un poste de Directeur du CREAI se libérant, à la suite d’un départ à la retraite, j’ai présenté ma candidature ».
« Le CREAI [20] pour moi, reprend Jacques Ladsous, c’est la découverte de mondes que je ne connaissais pas. J’ai rencontré aussi beaucoup de personnes nouvelles. Je suis content que les États généraux de la prison aient donné naissance à l’Observatoire international des prisons qui est maintenant un organisme reconnu sur le plan international. Cela me paraît important que le travail sur le logement ait commencé à prendre corps et que des poursuites judiciaires aient été entamées, même si elles n’ont pas abouti, tant du côté de Tibéri que de Chirac, parce qu’il y a des abus inadmissibles dans cette période de pénurie de logements ».
Jacques Ladsous ne fera pas au CREAI, de fête de départ à la retraite, le cœur n’y est pas : Il n’a pas envie de réunir tout le personnel du CREAI, et de faire la fête avec ceux qui ne l’ont pas soutenu « Ce serait de l’hypocrisie » commente-t-il. Mais il retrouvera ceux qu’il apprécie peu de temps après, à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur que Pierre Gauthier, devenu directeur de l’action sociale après Michel Thierry [21], a demandée pour lui.
1 – Une retraite active
En 1987, à 60 ans, Jacques Ladsous prend sa retraite, mais juste avant, il vient d’être nommé au Conseil supérieur du travail social (CSTS) [22]. Le CSTS a récemment réactualisé son règlement intérieur qui veut que le vice-président soit élu parmi ses pairs. C’est donc à sa surprise que Jacques Ladsous voit sa candidature présentée par la CFDT et la CGT unanimes, à cette fonction. Il est élu à l’unanimité. En l’absence du minsitre en charge des Affaires sociales, c’est le vice-président qui mène les débats, stipule le nouveau règlement.
Jacques Ladsous vient également d’être élu vice-président des Ceméa au plan national. À ce titre, il reste investi d’une mission éducative et d’une mission dans la formation, parce que les Ceméa sont un organisme plus particulièrement chargé de formation et parce que le mouvement des idées qu’il défend passe par la formation. Il s’engage d’ailleurs dans la formation par le biais de cours qu’il assure à l’Université de Paris XIII.
Dans cette même période, Jacques Ladsous entre au conseil d’administration du Cédias-Musée social [23]. C’est Brigitte Bouquet [24] qui l’y invite, alors qu’il la rencontre sur des objets d’étude et dans des réseaux divers, mais toujours évidemment, en prise sur l’actualité sociale.
Jacques Ladsous profite aussi de sa retraite pour s’engager dans la vie municipale et sera 12 ans conseiller municipal, dans sa ville, à Meudon.
Deux associations de terrain requièrent l’intérêt de Jacques Ladsous en tant qu’administrateur : Les Compagnons de la nuit, d’une part, où Jean-Michel Belorgey lui demande de bien vouloir entrer au conseil d’administration : ici l’on travaille à proposer dans une perspective de mixité sociale en plein Quartier latin, des activités culturelles ; le Théâtre du Fil, d’autre part, association accueillant et réinsérant des jeunes autour de la professionnalisation dans les métiers du théâtre.
« Et puis, il y a le fait de se déguiser ou de se maquiller. Un jour, une collègue des Ceméa qui est éducatrice à la PJJ [25] me disait comment par un maquillage, elle pouvait changer le visage des jeunes en utilisant différentes techniques et les amener à se considérer différemment : ça, c’est intéressant, parce que quand on se cherche un visage, on se cherche une transformation à l’intérieur, pas à l’extérieur. Le costume, c’est pareil. Pourquoi fait-on des carnavals ? C’est pour être, à certains moments, tout ce qu’on voudrait être et qu’on n’est pas ; alors, on peut l’être au moment d’une cavalcade ou d’un défilé. Alors, pour moi, l’éducation et le théâtre, ce sont deux métiers proches, à condition de les faire bien. J’ai beaucoup flirté avec le théâtre, et je crois que je ne saurai pas m’en passer. Le théâtre, ça n’est pas le cinéma, parce que le cinéma, c’est une reproduction d’images, tandis que le théâtre, c’est le corps qui est là. Je regrette vraiment, que le théâtre ne soit pas une activité obligatoire en formation de professionnels du social, parce que c’est un moyen de lutter contre ses peurs et contre les émotions incontrôlées, et c’est un moyen de comprendre l’autre ».
À cet endroit, on demande à Jacques Ladsous d’accepter la présidence, ce qu’il fait volontiers. Ces choix ne l’empêcheront pas de frayer avec d’autres associations, comme personne ressource ou de participer à des conseils scientifiques d’associations d’usagers ou d’habitants.
Enfin, il a toujours à cœur de partager sa passion pour la chose sociale et politique : Jacques Ladsous poursuit ses écritures d’articles et d’ouvrages et les multiplie. Il est notamment membre du comité de rédaction de la revue Vie sociale et Traitement éditée par les Ceméa ainsi que de la revue Vie sociale, qui émane du Cédias-Musée social [26].
Le Conseil Supérieur du Travail Social
Le CSTS est promulgué via le décret n° 84-630 du 17 juillet 1984, sous l’impulsion de Georgina Dufoix.
Sa mission [27] est d’aider le travail social à trouver ses orientations et à penser les fondements de son action. Cette instance consultative placée auprès du ministre chargé des Affaires sociales est une représentation nationale des acteurs de la mise en œuvre des politiques sociales. La compétence du CSTS s’étend à l’ensemble des questions concernant le travail social, notamment l’exercice des professions sociales, la formation des travailleurs sociaux ou encore les relations internationales dans le domaine du travail social.
Il est chargé d’apporter son expertise au ministre chargé des Affaires sociales sur les problématiques du travail social et des formations sociales. Il assure une veille sur les nécessaires évolutions du travail social, des formations sociales et des pratiques professionnelles liées à la mise en œuvre des politiques publiques.
Enfin, il formule des avis, recommandations et propositions à la demande du ministre chargé des Affaires sociales notamment dans le cadre de rapports sur des thèmes que celui-ci lui soumet. Le Conseil est consulté sur les orientations des formations sociales définies par le ministre. Lieu de concertation et d’information, le CSTS contribue à la réflexion sur l’organisation, les méthodes et les objectifs du travail social et veille au respect de l’éthique des pratiques sociales et de la déontologie des professionnels. Il relaie les observations des usagers et des praticiens du travail social.
Le CSTS en 1987 « comprend [28] » des membres qui élisent, parmi eux, un vice-président pour la durée de la mandature, soit 3 ans. Le ministre des Affaires sociales est président de droit. Ce Conseil est organisé en huit collèges : les départements ministériels concernés, les collectivités locales, les caisses de protection sociale, les employeurs, les organisations syndicales de salariés, les acteurs de la formation, les usagers et structures et les personnes qualifiées.
La loi relative aux libertés et responsabilités locales précise que le CSTS donnera un avis sur les orientations définies par le ministre chargé des Affaires sociales en ce qui concerne les diplômes et titres du travail social délivrés par l’État. Au moins deux fois par an, le CSTS siège en assemblée plénière pour suivre les travaux des groupes, donner un avis sur les projets de textes réglementaires qui lui sont soumis et traiter des questions de l’actualité sociale. Il se réunit également pour réfléchir et faire des propositions sur des thèmes particuliers.
La création d’une Commission professionnelle consultative (CPC) [29] du travail social et de l’intervention sociale a conduit à préciser et élargir les missions du CSTS dont la composition a été revue afin de prendre en compte la structuration du secteur en branches professionnelles. Le vice-président du CSTS est membre de la CPC, de même que le président de la CPC est membre du CSTS. Le CSTS suit les travaux de la Commission professionnelle consultative du travail social et de l’intervention sociale (CPC) et prend en compte leurs effets notamment sur l’exercice des professions sociales.
Lorsqu’il prend sa fonction de vice-président du CSTS pour dix ans, Jacques Ladsous débute la deuxième mandature de ce Conseil et y siégera, jusqu’en 2009 en tant que personne qualifiée. Il constate que « ce Conseil est un instrument de travail approprié parce que la réforme du fonctionnement proposée par Michel Thierry permet une parole libre qui n’a jamais été remise en cause. Il faut bien entendu, que le minsitre accepte de convoquer ce Conseil, ce qui n’est pas le cas de tous les ministres. Ce serait bien, remarque Jacques Ladsous, que les professionnels du travail social s’y reconnaissent davantage, parce que beaucoup ne savent pas l’existence de cette instance qui est pourtant porteuse de nombreuses idées ». Il est lui-même particulièrement investi dans la Commission Éthique et déontologie, et dans l’écriture des rapports.
Dans le cadre de ses travaux aux CSTS, Jacques Ladsous participera à l’écriture de plusieurs rapports dont « L’Usager au centre du travail social, de l’énoncé des droits de la personne à l’exercice de la citoyenneté, conditions d’émergence de pratiques professionnelles novatrices [30] ».
Les Ceméa
À l’origine de la naissance des Ceméa [31] il y a l’histoire d’une époque, celle de 1936 et du Front populaire, époque pleine de promesses, de projets audacieux, de bouillonnement d’idées neuves et de réformes sociales.
C’est l’époque des congés payés et de l’organisation de loisirs pour tous. On assiste alors à une augmentation exponentielle du nombre de jeunes colons qui participent à des colonies de vacances.
Les Ceméa revendiquent très tôt le principe que les enfants accompagnés ne sont pas tant à garder qu’à éveiller. Les principes pédagogiques de l’Éducation nouvelle trouvent ici à s’exprimer dans une approche populaire. Les Ceméa sont fortement investis sur la formation des cadres d’accompagnement.
La reconnaissance de cette association (reconnue d’utilité publique) amène le ministère de l’Éducation nationale à la faire intervenir dans le cadre de stages durant la formation des maîtres, durant plusieurs décennies.
Le Régime de Vichy dissout les Ceméa. Après la Seconde Guerre, et leur réhabilitation, les Ceméa poursuivent le travail engagé. Dans le même temps, la valorisation de la fonction de moniteur d’internat, à laquelle forment les Ceméa les amènent à promouvoir l’avènement du moniteur éducateur, dans le champ de l’éducation spécialisée ; l’intervention des Ceméa dans le champ social et médico-social est favorisée par l’inscription en leur sein, de psychiatres fortement investis dans la réflexion éducative et citoyenne, comme Lucien Bonnafé [32], François Tosquelles [33] ou encore Jean Oury [34]. Les Ceméa s’engagent alors dans le champ de la santé mentale et s’investissent dans les formations sociales d’éducateur et d’animateur.
Cette association, organisée de façon fédérative, est à la croisée des secteurs de l’Éducation nationale et de ses pratiques, des champs de la santé mentale, du social et du médico-social, avec l’éducation spécialisée et l’éducation populaire, cette dernière recouvrant également le champ socioculturel et des loisirs.
Ces dernière années, des réductions drastiques de subventions ont mis à mal les Ceméa et les ont amenés à reconsidérer leurs missions et leur modèle économique.
Depuis près de soixante-dix ans, Jacques Ladsous est membre des Ceméa. Au moment où la retraite lui donne la liberté et le choix de s’investir où il le souhaite, il consacre une part importante de son temps aux Ceméa.
« Pourquoi je suis fidèle aux Ceméa interroge-t-il ? C’est parce que cette association prône une éducation continuellement renouvelée, elle s’inscrit dans une dynamique qui ne peut être statique, c’est-à-dire que les Ceméa ne peuvent jamais être dans la situation de conserver un pouvoir, parce que leur objectif, c’est justement de faire en sorte que l’éducation se renouvelle sans cesse. L’éducation nouvelle n’est pas une doctrine particulière, c’est une éducation qui s’adapte à l’évolution du temps. Donc cette association suit la progression des idées à l’intérieur de notre pays ; c’est un mouvement qui alerte sur certains points, qui propose et réalise sur d’autres et qui s’inscrit dans une dynamique de vie. On peut y rester longtemps sans y perdre, puisqu’on n’a rien à conserver. Les Ceméa ont une plateforme de principes de base, mais ces principes peuvent être formulés différemment selon les époques. La manière dont Gisèle de Failly [35] les a formulés en 1957, n’est pas forcément la même que celle dont on les a formulés au Congrès de Brest. Au Congrès d’Amiens, par exemple, on a reformulé la notion de laïcité. Pourquoi ? Parce qu’actuellement, cette notion est en discussion à l’intérieur du pays, et qu’il y a nécessité d’être plus clair par rapport à ce qu’on défend pour ne pas être pris dans un clan ou dans un autre ».
« Les coups »
Les coups, c’est un ensemble d’actions montées avec d’autres sur sollicitations de personnes usagères ou stagiaires ou même de professionnels, à partir d’une problématique qui sera travaillée.
CQFD « C’est la qualification qu’il faut développer » : Un jour de 1997, Jean-Noël Chopart [36] rencontre Jacques Ladsous et lui dit : « Je suis un peu effrayé parce qu’avec la Mire, on est chargé de faire une recherche sur les nouveaux métiers du social, et j’ai le sentiment que dans ces nouveaux métiers, il y a beaucoup de dilution, et que par conséquent, on risque d’aller vers une dévalorisation de l’ensemble du social plus que vers une revalorisation. Qu’est-ce qu’on peut inventer qui permette d’aller plus loin ? Je suis prêt à travailler à quelque chose dit-il, mais comme tu es vice-président du CSTS, tu auras peut-être des idées. Ma première idée : faisons appel à quelques personnes pour savoir ce qu’elles en pensent. J’appelle Michel Chauvière, j’appelle Brigitte Bouquet et j’appelle Didier Tronche ».
« Après quelques réunions en petits comités, les participants décident de construire une petite association qui va essayer de provoquer les formateurs, un peu partout. Avec un président qui est sur le terrain. Didier Tronche [37] est pressenti pour présider cette association, et il y a autour de lui, Brigitte, Michel, Jean-Noël et moi. Et on demande à Daniel Gacquère [38]de bien vouloir assurer la trésorerie, parce qu’aucun d’entre nous n’est passionné par cette affaire. Et on construit petit à petit une pensée sur la formation, sur les allers et venues de la formation, sur les étapes, par lesquelles elle est passée, et on aboutit à l’idée qu’il faudrait que tout ça soit capitalisé quelque part, d’où l’idée du colloque qui a lieu à l’Unesco en 2002, et qui a mobilisé beaucoup de formateurs ; ils étaient deux-cent-quatre-vingts ! Quelques usagers, administratifs et professionnels, et à travers lesquels se sont développées des idées intéressantes.
Les formateurs étaient très mobilisés. Je ne sais pas si ces idées sont actuellement utilisées dans les centres de formation, mais elles étaient destinées à permettre une évolution des formations. Peut-être a-t-on été présomptueux, peut-être ce colloque n’a-t-il pas été déterminant ? En tous cas le livre [39] qui en a résulté doit permettre de servir de base à des expériences nouvelles ».
« Donc cette expérience de CQFD a duré trois ans, deux ans de gestation et un an autour du colloque, bien appuyée par Pierre Gauthier qui y voyait les éléments d’une résurrection de la formation. Malheureusement, il a été muté et la personne qui lui a succédé n’a pas su utiliser ce travail. Elle est venue à la fin, mais elle n’y connaissait rien ».
Alors Jacques Ladsous lui dit : « oui, mais alors faites-nous confiance, nommez une commission ; aidez les gens que vous avez vus à l’œuvre, aidez-les à construire des outils nouveaux. Mais pour ne pas prendre parti, elle lâchera le projet ». « C’est toujours la même chose, reprend Jacques Ladsous, quand on n’avance pas, on recule, et à force de reculer, et de diviser les choses, par peur de la prise en compte globale du problème, on divise et on fait des référentiels. À ce niveau, la compréhension et l’ouverture des fonctionnaires sont déterminantes. Parce que c’est eux qui permettent ou non que le social soit une aventure, et le social ne peut pas être autre chose qu’une aventure ».
« Il reste les Cahiers [40], publiés par CQFD, ainsi que le livre comme témoignage d’une pensée. Mais je trouve que depuis CQFD, les formateurs n’ont pas fait de grands pas en avant ».
La politique citoyenne de santé mentale :
« En 2001, avec Marcel Jaeger [41], et un médecin psychiatre de l’Association française de santé mentale, on a lancé un colloque présidé par Élisabeth Guigou, ministre des Affaires sociales pour une politique citoyenne de santé mentale qui avait pour but, à partir du rapport de mission demandé en 2001 par Bernard Kouchner aux docteurs Éric Piel et Jean-Luc Roelandt, intitulé « De la psychiatrie vers la santé mentale » [42], de modifier la politique de santé mentale et de l’articuler avec la politique sociale. Le bouquin qui est sorti de cela [43], c’est aussi un bouquin utilisable, il est actuellement aux Ceméa en dépôt, puisque c’est une petite édition qui l’a fait publier, sous la direction d’Hélène Cornière et de moi-même., Mais il comporte, comme le dit ATD Quart-Monde, il comporte les éléments d’une nouvelle politique en santé mentale à l’intérieur d’une politique sociale ».
« C’est à l’occasion de ce colloque qu’Élisabeth Guigou à la tribune, a dit que ce travail, c’était un premier acte qui devait nous conduire aux États généraux du social. Et après ce premier acte, il n’y a pas eu de second acte sous sa houlette. Seulement, tous ceux qui avaient participé à ce colloque, avaient envie qu’il y ait une prolongation. Et c’est à ce moment-là que se sont réunis chez moi, de façon informelle, Christiane Henry [44], Jean-Claude Sommaire [45], Michel Chauvière [46], Marc Hoffmann [47], Hélène Cornière [48], et qu’on a fait des analyses de ce qui s’était passé ».
Les États généraux du social
De ces analyses, sont nées les l’idée de 789 [49], et des États généraux du social, troisième coup, pour redonner la parole à tous ceux qui voulaient la prendre et surtout pour montrer l’idée des trois légitimités du social [50] qui coordonnent le travail social, et cela d’autant plus que la décentralisation, en ouvrant d’une certaine manière le pouvoir régulateur de l’État, devait trouver en face d’elle, des gens capables de faire respecter ensemble les valeurs de la République et enrayer la balkanisation du social, et tout le morcellement qui commençait.
Cette mobilisation progressive a duré de l’automne 2002 à l’hiver 2004 [51] : Deux ans durant lesquels, l’association créée pour l’occasion, « 789 Vers les États généraux du social », a porté le débat parmi les acteurs du social, sur tout le territoire français : colloques, tables rondes et communications diverses se sont multipliés pour déboucher, durant la semaine du 18 au 24 octobre 2004 sur la construction de dizaines de manifestations en France, sur le thème de l’action sociale. Un suivi organisé par un Comité scientifique de chercheurs et universitaires, garantissait l’orthodoxie méthodologique de la démarche de consultation.
Il est ressorti de cette mobilisation qui a touché près de 70 000 personnes [52] à travers les différentes manifestations, que les usagers, les bénéficiaires de l’action sociale ont été assez absents de ces mobilisations, sans doute pour cause de difficulté à prendre la parole. Les Cahiers de doléances et de propositions issus de ces concertations ont été distribués à tous les parlementaires des deux Chambres et de tous bords politiques le 18 octobre 2004, ainsi qu’aux responsables des Commissions des Affaires sociales, dans toutes les régions de France, et un certain nombre de départements et communes.
Les Cahiers de doléances et de propositions ont été au centre de six rencontres entre politiques et professionnels, coordonnés par Paulette Guinchard [53], dans les murs de l’Assemblée nationale, afin de déboucher sur des propositions inscrites dans le programme social des présidentielles de 2007 du Parti socialiste qui était demandeur de la réflexion des professionnels.
« Ce qui me paraît évident, explique Jacques Ladsous, c’est que nous avons réussi à travers ces « coups », à mobiliser, non seulement les gens du terrain, mais aussi les grosses têtes : têtes chercheuses, têtes scientifiques, juridiques, c’est-à-dire non seulement des professionnels, mais aussi des responsables d’associations, des politiques s’y sont trouvés mêlés aussi, ce qui peut permettre de penser qu’un jour tous ces mélanges porteront leurs fruits ».
Bibliographie
- Jacques Ladsous a notamment écrit :
- - 1978 : L’éducateur dans l’éducateur spécialisé - ESF
- - 1984 : Le projet social dans la solidarité nationale - Ed Scarabée
- - 1982 : Diriger autrement ; itinéraire et engagement d’un éducateur - Ed Scarabée
- - 1985 : Gérer c’est aussi évaluer - Actif
- - 1986 : Madame François, aventurière de l’Éducation nationale - Eres
- - 1992 : Bizarres ou mal traités ? Les jeunes en difficulté : absence ou inadéquation des réponses, - Ed. CTNERHI 1992
- - 1992 : La prévention spécialisée en France : forme originale d’action socio-éducative - (ouvrage collectif) Ed CTNERHI
- - 1995 : Janusz Korczak - PUF
- - 2001 : L’acte éducatif pour quoi et pour qui, éd. Lien social, numéro 572, (dossier collectif sous la direction de Jacques Ladsous avec Frédéric Fappani, Miléna Lauba, Bernadette A. Delbos, Pierre Abello, Jean-Marie Servin)
- - 2001 : Rapport du CSTS « Éthique des pratiques sociales et déontologie des travailleurs sociaux », (coordination ; adopté le 2 février 2001). Ed ENSP
- - 2002 : Pour une politique citoyenne de santé mentale, avec Hélène Cornière - Le Scribinaire
- - 2004 : Le travail social aujourd’hui ; petite histoire de l’action sociale - Eres
- - 2006 : Reconstruire l’action sociale, avec Jean-Michel Belorgey et Michel Chauvière, - Dunod
- - 2008 : Profession éducateur ; de rencontres en rencontres - L’Harmattan
- - 2012 : L’alphabet du social - Eres
- - 2017 : Vive la vie - à paraître.
- Jacques Ladsous est par ailleurs rédacteur à Vie sociale, la revue du Cédias-Musée social, ainsi qu’à VST- Vie sociale et Traitement, la revue des Ceméa. Il est également auteur de nombreux articles dans la presse professionnelle.